La Girafe de Poe

Or, comme nous traversions la galerie d’Orléans qui restait très animée malgré l’heure tardive, je m’exclamai :
    « Concevez-vous l’impression que fait sur l’étranger la magnificence du Palais-Royal ? Il y découvre une profusion de boutiques élégantes, des cafés ombragés et des restaurants luxueux où il est servi avec une dextérité, une célérité, un agrément enfin qu’il retrouverait difficilement ailleurs. Et je ne parle pas des myriades de jolies demoiselles qu’il croise et qu’il observe avec ravissement. 
    – Je préfère admirer la girafe du Jardin du Roi, rétorqua Dupin avec humeur. C’est vraiment une créature fort singulière, très douce et qui aime les Parisiens. On dit qu’elle consomme par jour le lait des trois vaches qui vivent à ses côtés, et que, pendant trois saisons de l’année, son abri est réchauffé par un poêle dont le calorique est conservé toujours au degré des climats d’où elle est indigène. »
    Sa tirade me fit sourire. Avais-je déjà oublié cette misogynie aiguë qui le décidait à s’émerveiller, ou plus justement feindre de s’émerveiller, des qualités d’un animal rare dès qu’il était question des agréments du beau sexe ? Je crois en effet que mon ami se moquait éperdument de la girafe du Jardin du Roi, mais qu’il lui était insupportable d’entendre vanter les charmes ou la grâce de la gent féminine. 

(Extrait de L’Énigme du miroir impie, par Edgard Allan POE, 1809-1849)

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